Emmanuel Moynot
l'interviou exclusive !!

Emmanuel Moynot poursuit depuis près de vingt ans une carrière de dessinateur de BD des plus intéressantes. Son dernier album en date "Bonne fête maman", sorti à la rentrée 98 chez Casterman décrit l'errance tragique d'un serial killer et d'une prostituée. Album sombre et fascinant qui m'a donné envie d'aller titiller le gars Moynot sur sa propre noirceur.

Comment présenterais tu ton travail aux gens qui ne le connaissent pas ?

Le meilleur moyen, c'est encore de montrer des images. C'est l'accès le plus direct à la bande dessinée. Sinon, en restant sur le verbe, on peut dire que c'est un univers assez noir.
Ce que j'essaye de faire en fait, c'est d'aller chercher au fond de moi ce qu'il y a de plus noir et de plus indicible pour le porter à la lumière, afin que les lecteurs puissent y retrouver leur part de noirceur à eux, l'analyser et la maîtriser. La dominer plus facilement. L'idée est qu'on a tous du noir en nous et que généralement on le cache. Le montrer n'est pas correct, c'est un peu comme de montrer son cul, mais en montrant son cul on rend ça moins grave, ça permet d'accepter le sien et de voir celui des autres. Pour moi, c'est ce que ça m'a fait quand j'ai trouvé des auteurs comme Jim Thompson avec qui je me sens en parenté quand je les lis. C'est le fait de se dire: "Tiens, ben c'est pas si grave d'être comme ça puisqu'il y en a d'autres".

Par rapport à ça quels sont les dessinateurs, et plus généralement les autres artistes musiciens, cinéastes, écrivains, qui ont été à la source de ton inspiration?

Graphiquement mes trois références principales sont Will Eisner, Alexis, et Tardi. Ce sont mes trois auteurs formateurs. Sur le plan à la fois du dessin et de la façon de raconter des histoires. Mais depuis pas mal de temps, plutôt que de prendre mes références littéraires dans la B. D. plutôt que de m'inspirer de scénaristes, j'ai préféré me tourner vers la littérature et depuis au moins dix ans j'ai été influencé successivement par Frédric Brown, Léo Malet en partie, et surtout Jim Thompson. J'ai du mal à me défaire de cette influence là. D'ailleurs je ne cherche pas vraiment à m'en défaire. C'est vraiment pour moi l'auteur qui a eu une démarche qui ressemble le plus à celle que je voudrais avoir. Tout en racontant des histoires qui me sont propres, je voudrais arriver à avoir le même type de démarche que Thompson, à savoir aller chercher des facettes de soi poussées à l'extrême pour les faire tendre à l'universel.

C'est une forme de thérapie?

Il y a de cela ! C'est aussi une tentative pour faire tendre l'individuel vers l'universel, ce qui est de toute façon la démarche de pratiquement tous les artistes.

Dans ton dernier album "Bonne fête maman", tu as fait le choix du noir et blanc par rapport à ton récit, qui est assez sombre. En quoi ce choix est-il pertinent vis à vis de la conception de l'album ?

En fait, c'est à moitié un choix. Il y a aussi des contraintes techniques qui font que c'est moins cher de faire un album en noir et blanc. Casterman préférait la solution du noir et blanc pur et simple à la solution que j'avais choisi au départ et qui était le type de mise en couleurs que j'avais utilisé précédemment dans l'album "Qu'elle crève la charogne !" chez Vent d'Ouest, à savoir un lavis noir et blanc agrémenté de quelques taches de couleurs par-ci par-là, le tout gravé en quadri naturellement. C'est une solution qui me plaît car c'est une affirmation du choix esthétique du noir et blanc qui est d'autant plus mis en valeur qu'il y a quand même des interventions de couleurs. C'est vraiment la technique que je préfère. Mais cela revient naturellement aussi cher que de la couleur pure et simple et ça se voit moins. Donc les éditeurs ne sont pas emballés par cette idée. Par contre cette orientation vient directement de ma façon de voir la vie, qui tient peut-être à ma condition de parisien, où beaucoup de choses sont grises. J'ai tendance à voir la vie comme cela, plus comme un rendu de lumière avec quelques points de couleurs qui accrochent l’œil.

Lesquels de tes albums conseillerais-tu à quelqu'un qui ne connaît absolument pas ton travail ?

Mes trois préférés pour le moment sont celui qui vient de sortir "Bonne fête maman", celui qui était sorti chez Vent d'Ouest tout à fait dans la même veine et qui s'appelait "Qu'elle crève la charogne !", et celui qui va paraître en janvier chez Casterman qui s'appelle "Pendant que tu dors mon amour". Ceci dit, je ne conseille pas forcément le même bouquin à tout le monde. Je sais qu'il y a des gens qui seront plus sensibles à l'univers du "Temps des bombes", notamment les plus jeunes. C'est quelque chose de plus accessible. En fait j'aime a priori tous les bouquins que je fais. Mais ceux qui me ressemblent le plus sont les trois que je viens de citer.

Dans "Bonne fête maman" tu racontes avec ton scénariste Dieter l'histoire d'un serial killer. En quoi ce phénomène t'a-t-il intéressé?

J'ai été frappé par une interview que Stéphane Bourgoin avait fait d'Edmund Kemper, un serial killer américain, que j'ai vu à la télé et qui rendait Kemper extrêmement humain, absolument pas la caricature du serial killer qu'on voit dans les films américains. Plutôt quelqu'un de posé, qui a réfléchi à ce qui lui est arrivé, qui a d'ailleurs choisi de se rendre à la police quand il en est arrivé à un certain point. Le personnage était vraiment intéressant et permettait, pour l'histoire que j'avais envie de faire, d'exagérer à un point ultime un type de relation qui est commun à tout le monde. Mon idée de départ pour "Bonne fête maman" était de raconter une histoire d'amour où deux personnages se raccrochent l'un à l'autre pour des raisons totalement différentes. En fait, ils ne communiquent pas vraiment. Ils sont ensembles chacun de leur coté. C'était d'autant plus évident par rapport à ça de faire de la fille une droguée et une prostituée et de faire du mec un serial killer en errance totale, en recherche de personnalité.

En lisant l'album, j'ai eu l'impression que la ville était quelque chose d'assez important dans ton univers graphique. Est-ce que ce sont tes influences par rapport à Tardi où à Malet qui resurgissent ?

Si j'ai été attiré par Tardi c'est que j'étais déjà fasciné par la ville. J'ai trouvé chez Tardi la même fascination pour la ville que j'avais moi. Ensuite Tardi m'a également inspiré dans la façon de retranscrire la ville. Au moins les premiers temps. Mais je pense que ma vision de la ville tend à devenir de plus en plus personnelle. Du moins je l'espère. Ce qui m'intéresse le plus c'est de donner ma vision de la ville et après vingt ans de pratique ça ne m'intéresse pas tellement de faire référence à tel ou tel auteur. Ce sont des auteurs qui ont été pour moi formateurs, qui m'ont appris à manier mon instrument. Le but étant de me servir de cet instrument pour parler de la vie des gens et de la façon dont je vois les choses.

Il y a une notion de témoignage ?

J'essaye de montrer les choses comme je les vois. Pour prendre les choses basiquement, quand je dessine un immeuble de Paris je n'essaye pas d'imiter la façon que quelqu'un d'autre a eu de dessiner ça. Je ne me pose pas la question en ces termes. Je ne me dis pas : "Tiens comment les autres on fait pour le montrer ?" Je regarde l'immeuble. Je vois comment il est fait. Je regarde surtout l'angle où il est intéressant de le montrer.

Toujours dans "Bonne fête maman" J'ai eu une impression de naturalisme façon Zola. Une volonté de montrer les choses crûment, sans concessions, sans ménager le lecteur...

Effectivement, je ne voulais pas tricher. Je voulais montrer les choses. Des choses qui sont très laides. Ne faire que les évoquer serait à mon avis beaucoup plus complaisant que de les montrer. Parce que si on laisse le lecteur imaginer les choses, ça reste intangible, à la limite c’est plus facile d'idéaliser ces actes là. Alors qu'une fois que l'on voit une femme étripée dans les conditions où ça se passe réellement, on ne peut plus faire de cela un objet de culte. C'est très laid !

Quels sont tes projets? Tu prévois apparemment de faire un album dans la suite de "Bonne fête maman". Peux-tu nous en parler ?

Ce n'est plus un projet ! Le bouquin est complètement fini depuis quelques mois déjà et il sortira au mois de janvier chez Casterman. C'est une histoire qui est moins violente que "Bonne fête maman", mais tout aussi sombre. Là il s'agit davantage de l'errance intérieure d'un personnage. Quelqu'un qui est un peu en rupture avec sa vie, qui essaye de retrouver le feu intérieur de sa jeunesse, et qui croit le retrouver en rencontrant une jeune femme. Sauf que cette femme lui échappe. C'est un morceau de la vie de cet homme qui conduit à un destin plutôt tragique. Il n'y a pas d'intrigue policière à proprement parler. On ne peut pas dire que ce soit un polar. C'est plus dans l'optique roman noir, sauf que c'est une B.D. On va dire récit noir! A la première personne.

Après ça tu comptes changer un peu de veine?

Je vais toujours d'une veine à l'autre. Après "Le temps des bombes", j'ai eu envie de revenir au réalisme que j'avais délaissé depuis un moment. Je n'ai jamais eu l'intention d'abandonner complètement le dessin plus stylisé et plus gai qu'il y avait dans "Le temps des bombes". Là, j'ai trouvé une idée d'histoire qui permet de revenir à un dessin de ce genre, le dessin ayant mûri entre-temps. J'ai effectivement en projet un album qui s'éloigne du réalisme à tous points de vue. Aussi bien le scénario que le dessin. L'histoire tendrait par moments au fantastique et au merveilleux avec un dessin en couleurs, plus accessible à tous publics. Ce qui ne veut pas dire que je mets de coté la veine noire. J'ai toujours envie de faire ce genre d'histoires. Je continuerai à en faire. Je ne mets un point final à rien ! J'aime bien voguer d'un style à l'autre. J'adapte mon dessin à l'histoire que je raconte mais je ne pourrais évidemment pas raconter "Le temps des bombes" avec un dessin réaliste noir comme celui de "Bonne fête maman".

Qu'est ce que tu penses d'internet ? Est que tu trouverais intéressant de faire une B.D. exclusivement disponible sur le net ?

Sur 3615 internet ? Moi, j'en pense pas grand chose ! J'attends de voir ce que ça va devenir. Est-ce que ça va devenir justement 3615 internet, où est ce que ça va devenir vraiment un support d'édition. Pour l'instant on ne sait pas trop ce que c'est. J'ai envie de laisser quelques années avant de me prononcer. Quant à faire un album virtuel, ça ne m'emballe pas. Parce que j'aime le papier et que je pense que le papier est irremplaçable. Cela n'empêche pas qu'il peut y avoir une retranscription virtuelle d'un objet en parallèle, mais un album qui serait exclusivement disponible sur le net, je trouve cela imbécile. C'est très important de pouvoir toucher, tenir, garder, conserver. Le rapport à l’objet livre passe par le contact physique. Je suis un auteur qui travaille sur le papier. J'aime choisir un bon papier pour dessiner dessus. Entendre le bruit de ma plume qui gratte le papier. C'est quelque chose de sensuel et d'assez terrien auquel je tiens.

Parle-nous de tes influences musicales. Est-ce que tu écoutes de la musique quand tu dessines ?

Cela dépend des périodes. Il y a des périodes où je dessine en musique et d'autres où je dessine en silence. Mais ça n'a pas d'influence directe sur ce que je fais. Mes goûts musicaux se retrouvent peut-être plus dans la musique que je fais. J'ai pas envie de connecter les deux. C'est pas le même univers ! Je ne prête pas beaucoup d'intérêt aux auteurs qui ont tenté de faire de la B.D. rock. Je trouve que c'est une tentative un peu dérisoire.

Où en es-tu de tes projets musicaux ? Présente-nous le travail de ton groupe...

Mon groupe en ce moment est bien réduit. J'essaye de remonter une nouvelle structure, mais pour l'instant c'est très incertain. Le groupe s'est séparé avant l'été. Là, j'essaye de reconstituer une nouvelle équipe. Rien n'est encore fait.

Mais tu faisais quel style de musique?

Le groupe s'appelait Bonobo et j'avais pris l'habitude de répondre quand on me posait la question, comme Bonobo est une race de singes, que nous faisions du "monkey beat", ce qui ne veut pas dire grand chose mais ce qui évite de répondre à la question. J'ai jamais été foutu de dire si c'était du rock, du folk, du blues... il y a un peu de tout ça, des petites teintures de funk aussi, plus rarement un peu de soul. C'est un amalgame musical qui va de la ballade folk pure et simple jusqu'au funk acoustique en passant par des choses plus rugueuses. J'ai du mal à en parler en fait. J'ai du mal à me mettre moi-même dans une case. On m'a souvent dit que ma voix faisait penser au blues, c'est évidemment une musique que j'aime beaucoup mais je compose très peu dans cette direction là.

Je t'aurais plus vu dans des trucs genre Léonard Cohen, Nick Cave, très sombres, rapport à tes albums...

J'aime bien ce qui est rugueux et esquinté. Cela se retrouve dans mon dessin et dans ma voix. J'aime bien ce qui est accidenté. Mais c'est tout.

Quels sont les groupes que tu écoutes?

Depuis quelques années, j'écoute énormément "G-love and special sauce", qui est un mélange de rap et de blues. J'écoute également beaucoup "Soul coughing", "The Breeders", "Fun Loving Criminals". Voilà, des choses comme ça. Le dernier Ben Harper est très bon.

Quelles sont tes influences cinématographiques?

En 1998 il y a pas eu mal de films réalistes français que j'ai beaucoup aimés. Les films des frères Podalidès, le dernier étant "Dieu seul me voit". Les films d'Arnaud Desplechins. L'année dernière il y avait eu "La vie de Jésus", qui est un film formidable. "La vie rêvée des anges", cette année. J'aime bien toutes ces choses là, qui se rattachent aussi pour moi à une veine américaine plus ancienne, comme les films de Cassavettes, où Scorcese à une certaine époque. En fait je suis assez attiré par ce qui rejoint mes goûts littéraires : l'observation réaliste et assez noire de la vie.

Qu'est ce que tu penses du travail de Jeunet, qui a un univers en connexion avec celui de la B.D. ?

Je suis complètement étranger à ce genre de cinéma. Cela me laisse totalement froid. Je trouve les images jolies mais je n'arrive pas à savoir à quoi elles servent. Cela ne m'intéresse pas!

Adam Siegel, le guitariste d'Infectious Grooves, qui est également illustrateur, a systématiquement réalisé toutes les pochettes du groupe. (NdZ : Quelle culture !) Serais-tu prêt à t'investir dans une démarche similaire ?

A moins de connaître personnellement le groupe, je ne crois pas être attiré par ça. J'ai essayé de le faire pour mon groupe, mais j'étais trop impliqué. Faire ça pour un autre groupe, il faudrait vraiment que j'ai une bonne raison. Mais si c'était le cas, ça pourrait être intéressant. Quand Arthur H était passé au théâtre du gymnase, j'avais fais le programme avec un copain. J'aime bien faire un peu de maquette de temps en temps.

Et l'illustration pure ? Tu en fais parfois ?

Jusqu'à une époque récente, c'était pour moi un autre métier que je ne connaissais pas du tout. Et puis on a fait appel à moi pour une revue de chez Bayard qui s'appelle "Maximum". Et je me suis aperçu que cela me plaisait beaucoup, et que c'était même reposant par rapport à la B.D. Le dessin que j'ai maintenant me permet de faire ce genre de choses. Je suis un peu plus à l'aise. Pendant très longtemps, j'ai considéré le dessin uniquement comme un accessoire utile pour faire de la bande dessinée. Maintenant je prends du plaisir à dessiner. Mais c'est très récent. Fondamentalement, ce qui m'intéresse le plus c'est de raconter des histoires, mais le fait de juste dessiner peut également être un plaisir.

Que penses tu du phénomène des mangas ? Certains dessinateurs franco-belges, comme Juiliard ou Tronchet s'y sont essayés avec plus où moins de bonheur. Pourrais-tu en faire?

Le manga, je ne crois pas! Cela demande un choix de récit orienté vers l'action, un récit rapide. Moi je suis plus orienté vers un récit intériorisé, lent. Je me sens plus de familiarité avec le roman B.D., c'est à dire le bouquin de petit format très épais. Le manga à la japonaise orienté vers l'action, pour le moment, je ne me vois pas faire ça. Je ne vois pas comment je pourrais trouver quelque chose d'intéressant à raconter. Cela ne veut pas dire que c'est définitif. Cela ne m'empêche pas de beaucoup aimer "L'autoroute du soleil" de Baru, un très bon album! Mais je ne pourrais pas faire cela pour l'instant.

Est-ce que tu serais prêt, comme Tardi, à illustrer les romans d'un écrivain que tu apprécies ?

Je ne crois pas, non ! Si on me le proposait, si il y avait une opportunité éditoriale pour faire cela, je trouverais sûrement un projet intéressant. Mais ce n'est pas moi qui vais lancer cela.

Quelle est ta vision de l'an 2000?

Pour moi, l'an 2000 c'est un " 2 " suivi de trois zéros. Ce sera une année comme les autres. Ce n’est même pas la première année du nouveau millénaire puisque ce sera 2001. L’an 2000, C'est l'année de mes quarante ans! C'est juste une année de plus.

Entretien réalisé par Arnaud Pagès.


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